Le moulin

En Bretagne, les premiers moulins à eau apparaissent au XIe siècle. La densité du réseau hydrographique y a favorisé leur implantation et leur diffusion.

Jusqu’à la révolution, posséder un moulin est un privilège seigneurial : les paysans sont contraints d’y venir moudre leur grain et payent une taxe en nature ou en argent (souvent les deux) contre ce « service ».

Le XIXe siècle constitue l’âge d’or du moulin. La révolution, en abolissant les droits féodaux, permet à quiconque le souhaite de s’installer comme meunier. La modicité des investissements nécessaires et l’accroissement des cultures de céréales ont aussi très largement contribué à l’augmentation du nombre de moulins.

Les céréales

«Dans tous les cantons et presque toutes les communes existent des négociants en grains qui sont en même temps marchands de pommes, d'engrais, et de graines fourragères.

Ils achètent toute l'année aux cultivateurs les récoltes engrangées et vendues suivant les besoins ou les fluctuations avantageuses des cours. Depuis quelques années toutefois, et en même temps que s'étend l'usage des batteuses à grand travail, le cultivateur prend l'habitude de vendre les grains sur l'aire, sitôt leur sortie de la machine.»

AD22, 9M3, 1917

Le blé est expédié par voie ferrée vers Paris, le Nord et le Midi, et par voie d’eau vers la Hollande, la Belgique, et l’Angleterre. Le seigle approvisionne la Belgique, les Landes, les villes de Lyon et de Nantes, et les distilleries des environs de Paris. L’avoine, en particulier la "Noire de Bretagne" cultivée dans l'arrondissement de Guingamp, est très appréciée dans toute la France, en Angleterre et dans les îles anglo-normandes. Le sarrasin et surtout l’orge sont consommés sur place en presque totalité. Le sarrasin est aussi expédié vers les distilleries d'Angleterre, de Belgique et de Hollande.

La chanson du meunier

J.RIOU, 1991, L'herbe à la Vierge

«Un soleil pâle luisait entre les têtards émondés de la haie. Un merle sautillait devant nous, tout le long de la lisière gazonnée de la garenne. Le temps était glacé et immobile sur les hauteurs.

- Ecoute ! dit Alan.

Une charrette grimpait un chemin, là-bas. Les craquements de roues cahotant dans les ornières, résonnaient dans l'air froid, comme si le chemin avait été tout près, de l'autre côté du talus. Le charretier chantait.

- Le garçon meunier !... dit Alan. Il y a un an que je n'avais pas entendu sa chanson.

[…]

- Tous les lundis, en allant porter la farine aux villages de la montagne, le garçon meunier, depuis des années, chante la chanson que tu entends. Il est persuadé qu'aucun refrain ne vaut celui-là pour donner une allure régulière au cheval.»

Les relations avec les clients

Le moulin est un des hauts-lieux de la sociabilité paysanne. Hommes et femmes aiment s’y retrouver pour échanger les nouvelles et les ragots.

Mais le meunier n’est pas toujours au moulin, très souvent il est en tournée pour aller chercher le grain ou livrer la farine : "Obligé de se déplacer fréquemment pour aller quêter le grain, soucieux d'arriver avant le minotier ou avant le petit meunier voisin, d'aller livrer la farine, il perd la majeure partie de son temps en voyages. Ce n'est qu'ainsi qu'il peut, cahin-caha, continuer son métier."

L.Fournier, 1934

Le meunier peut être sollicité par ses clients pour être leur bazvalan (comme d’autres artisans se déplaçant à domicile : tailleur, menuisier…) : lors d’un déplacement, à l’occasion d’une conversation ordinaire, il "tâte le terrain" auprès de la famille de la jeune fille pour savoir si la demande d’untel sera bien reçue, il peut aussi entamer les "négociations". Son habileté dans ces démarches est appréciée.

Le paiement du meunier s'effectue en nature, il prélève un droit de mouture sur le grain qu’on lui confie. Il retient en général 10 à 12 pour cent du poids de grain livré. Ce droit varie selon la céréale à moudre : 10 pour cent pour l’avoine, l’orge et le seigle, 12 pour cent pour le froment en raison du blutage , travail supplémentaire.

Le moulin, son fonctionnement

Les moulins sont construits au bord ou à proximité de la rivière. Un barrage sur la rivière ou sa dérivation permet de constituer une réserve d'eau le bief .

Des vannes s'ouvrent et se ferment, régulant la force de l'eau tombant sur une roue et déclenchant ainsi le mécanisme qui permet aux meules de tourner. La roue est un des organes essentiels du moulin car c'est elle qui transforme l'eau en énergie : roue verticale accolée au moulin ou roue horizontale, sous le moulin, roue à aubes , roue à godets ... Le mouvement de la roue est transmis aux meules par l'intermédiaire du "rouet", pièce en bois massif, dont les grosses dents engrainent les "fuseaux d'une lanterne". Le rouet, fixé à l'arbre de la roue, fait ainsi tourner la lanterne et l'axe de la lanterne ou "fer de moulin" (grosse tige de fer) traverse la meule inférieure fixe (ou dormante) et met en mouvement la meule supérieure (ou tournante). C’est l’action de la meule supérieure dite "tournante" sur la meule fixe (dite "dormante ou gisante") qui permettra aux grains de blé d’être écrasés entre les pierres.

A l'intérieur

«Le moulin a deux meules : l'une pour le froment, l'autre pour l'avoine, le seigle ou le sarrasin. Il est équipé pour moudre en moyenne 1 500 à 2 000 kg de grain par meule et par jour.

Tout y est rustique : l'eau arrive dans un conduit en bois et se déverse sur une roue à une seule rangée de rayons et à aubes de bois ; les meules sont en grès et un système d'élévation par crémaillère et chaîne ou par treuil grossier permet la charge, le nettoyage, la taille ou "retrempe". Deux tambours inclinés (un par meule) à un seul tamis, enfermés dans des cages à rideaux, recueillent la mouture et la tamisent ; la farine se dépose sur le plancher de la cage, en forme de plateau clos ; on l'en extrait avec un petit râteau plein. Le local, mi-enfoui dans le sol, en désordre, presque sans lumière, est plutôt médiocrement tenu et envahi de toiles d'araignées.» Le grain est broyé par des passages successifs entre deux meules de 2 mètres de diamètre environ ! Il faut entre 5 et 6 passages entre les meules pour avoir une farine de qualité supérieure. Entre chaque passage les meules sont rapprochées. Le grain broyé est passé dans le bluteau où l'on sépare la farine des gruaux et ceci après chaque passage entre les meules. C'est ainsi que l'on obtient des farines de différentes qualités ... de la farine bise à la farine blanche de première qualité.

Le meunier

Dans les traditions populaires, le meunier a mauvaise réputation. Cette dernière vient sans doute du fait qu'il ne reçoit pas de salaire mais prélève une part du grain qui lui est confié.

Comment être sûr qu'il rend tout ce qui est dû ? De ce soupçon naquirent maintes plaisanteries et proverbes :

"Quelle est la chose la plus hardie du monde ? C’est la chemise d’un meunier car elle prend tous les jours un voleur à la gorge." "Le meunier, voleur de farine sera damné jusqu’au pouce. Et son pouce, le plus damné va le premier dans le sac."

Il passe aussi pour être un habile conteur et compositeur de chansons, grivoises en particulier. Il a aussi la réputation d’être un libertin, capables d'enlever les jeunes filles ! On lui prête toutes les galanteries... La croyance populaire lui accorde encore des pouvoirs occultes, on le dit adepte de sorcellerie. De nombreux meuniers ont des connaissances en matière de plantes et pratiquent une médecine empirique. Mais le meunier est surtout un homme robuste et dur en affaires... Il respire à longueur d'année un air chargé de farine ... les sacs sont lourds à manipuler, la besogne est dure ! L'entreprise est souvent familiale, avec seulement un "valet de moulin" pour l'aider dans sa tâche.

L'évolution du métier : les minoteries

A partir des années 1920, les petits moulins disparaissent peu à peu : dans l’ouest des Côtes-du-Nord, « les grandes minoteries des environs leur enlèvent la plus grosse part du travail qu'ils pourraient faire.

La clientèle s'en écarte, car ils sont difficilement accessibles, peu pratiques ; ils ne produisent pas une farine fine et se font payer en nature. Sans ressources, les meuniers ne peuvent plus entretenir les canaux et les biefs . Ils n'ont plus qu'à s'incliner devant les conditions économiques modernes. D'ici quelques années, les petits moulins seront probablement abandonnés.» (Louis Fournier, 1934)

Ces fermetures gênent l’activité des boulangers tel Julien Pimpec, boulanger à Mellionnec, qui écrit au préfet en juin 1934 : « Monsieur le Préfet, j’ai l’honneur de vous rendre compte que sous quelques jours (vraisemblablement à la fin de cette semaine) je serai complètement dépourvu de farine, mes fournisseurs habituels [Claustre de Paule, Conan de Locarn et Le Duigou de Gouarec] ayant fermé leurs moulins. Si cette situation se prolonge encore tant soit peu, je me trouverai obligatoirement réduit au chômage. » A Locarn, la minoterie d’Armand Conan, ouverte en 1932, fonctionnera jusqu’à la fin des années 1950. La loi de 1936, en fixant un « contingent » (quota) et en privilégiant les minoteries industrielles, déjà bien mécanisées, sonne le glas de la meunerie traditionnelle.

Les accidents

Dans les moulins à eau, le danger, pour les enfants principalement, était de tomber à l’eau en amont du moulin et de passer sous la roue. Quand cela arrive, la noyade est souvent l’issue de l’accident. Parfois l’enfant en réchappe, comme le montre ce vitrail de la chapelle Sainte-Barbe du Faouët (56), réalisé en remerciement de l’intercession divine dans son sauvetage. Les étangs et les barrages constituent aussi un danger, on craint souvent les crues et inondations.